samedi 4 janvier 2014

Les X-Files du Liban : Fox Mulder, Dana Scully, Marwan Charbel et Wafik Safa enquêtent. Dix réflexions après l’attentat de Beyrouth (Art.203)


1. Le diable est vivant et se porte merveilleusement bien dans nos contrées de la Méditerranée orientale. Metel ma wédda3na, lé2aïna. Dans les larmes nous avons quitté cette funeste année 2013, dans les larmes nous accueillons cette funeste année 2014. Bienvenue au Liban. Beyrouth, Harit Hreik, 6 morts et 66 blessés. Des vies fauchées de la manière la plus ignoble par de maudits fascistes sunnites syro-libanais, a priori. Accusation gratuite, je l’assume. Beaucoup d’éléments le laissent penser. De toute façon, personne ne se gêne dans ce pays, les inquisiteurs et les terroristes sont légion.

2. L’attentat d’hier est, sans l’ombre d’un doute, ou disons en toute probabilité, lié à l’intervention odieuse du Hezbollah en Syrie. Il n’empêche qu’il s’agit bel et bien d’un acte terroriste odieux. Ma moitié naïve dirait que les auteurs barbares doivent répondre de leur acte devant la justice libanaise. L’autre moitié me dit, tu ferais mieux d’envoyer tes vœux de l’an 2000 à tes amis et de boucler cet article, déjà pour commencer. La 7ayéta limann tounadi. La justice libanaise est nase, à l’image du pays, incapable de juger les Samaha et les Eid. Donc on peut dire qu’elle est d’ores et déjà hors d’état de rendre la justice dans le crime d’hier. Hein, on rit jaune dans les rangs du camp du 8 Mars. Eh bien, voilà ce qui arrive lorsqu’on ne rate pas une occasion pour affaiblir l’Etat de droit dans ce pays et laisser une anomalie comme le Hezbollah et consorts, proliférait au sein de l’Etat libanais.

3. Ce n’est pas parce que l’explosion visait le bureau politique du Hezbollah et un des domiciles du numéro deux de la milice chiite, cheikh Naïm Kassem, qu’il serait moins odieux pour autant. La même argumentation fut utilisée par certains après le double attentat suicide contre l’ambassade iranienne de Beyrouth le 19 novembre. L’attentat d’hier est un acte terroriste, point. Peu importe le choix de la cible. C’est une question de principe. En d’autres termes, ce n’est pas parce les criminels ne visaient pas la population civile théoriquement, que leur action serait moins ignoble en pratique. Plus de 70 compatriotes ont été tués et blessés, rendant ce distinguo tout simplement déplacé.

4. L’empressement d’al-Manar, la chaine de télévision du Hezbollah, pour prétendre que le bureau politique de la milice chiite n’était pas la cible, a pour double objectif, d’une part, de souligner la barbarie des agresseurs (« sunnites » comme l’affirme la chaine du Hezbollah), qui visaient donc la population chiite du quartier (voir le lien-vidéo ci-dessous), et d’autre part, de faire oublier aux Libanais en général, et à la communauté chiite en particulier, que tous ces attentats sont liés à l’intervention de la milice chiite libanaise aux côtés du régime alaouite syrien pour mater la rébellion sunnite syrienne ! Quelle mascarade.

5. Selon le président de la République, Michel Sleiman, « la main terroriste qui a frappé la banlieue sud est celle qui sème la criminalité, l’assassinat et la destruction dans toutes les régions libanaises ». Pour le Premier ministre démissionnaire, Najib Mikati, « cet attentat prouve une nouvelle fois que la main du terrorisme ne fait pas de distinction entre les Libanais ». D’après le Premier ministre désigné, Tammam Salam, « ce crime terroriste prouve à tous les Libanais que la main du mal qui joue avec notre sécurité nationale poursuit son plan noir qui vise à répandre la discorde et à déstabiliser la paix civile au Liban ». Une unanimité remarquable sur la mystérieuse « main ». Et tout cela sans concertation svp ! Les déclarations des hauts représentants de l’Etat libanais ne sont, pour rester politiquement correcte, ni percutantes, ni à la hauteur de la tragédie et du danger auquel les Libanais ont été, sont et seront confrontés.

6. Quant à Nabih Berri, je vous propose de nous arrêter un peu plus longtemps sur sa déclaration. El-estèz est un renard de la politique. Ce n’est pas par hasard qu’il entame sereinement, sans la moindre inquiétude, sa 24e année à la tête du Parlement libanais, comme 3e personnage de l’Etat. Wlé plus du tiers de la vie de la jeune République libanaise ! Lisez bien ce qu’il dit, c’est un cas d’école. Bala 2al wou 2il, je serai très fidèle au texte arabe : « Le crime de l’explosion terroriste rentre dans le contexte d’une série de conspirations contre le Liban, son unité et ses citoyens. Nous avons déjà averti que les doigts de la discorde et du crime organisé se déplaceront d’une région à l’autre. Primo, afin de terroriser les citoyens. Secundo, pour tromper et créer l’impression que ce qui se passe (est l’œuvre) de plusieurs doigts du crime. » Pour s’assurer que son message sera bien compris, il continue le gavage des Libanais à la cuillère, bel ma3él2a Allah wakilkoun : « Les mains qui ont assassiné son Excellence le ministre martyr Mohammad Chatah, sont aussi celles qui ont commis les attentats de Dahiyé, hier et aujourd’hui, et ceux de Tripoli. » Eh bien, il n’y va pas avec le dos de la cuillère notre estèz national ! Berabkoun, y a-t-il un autre moyen plus rusé, qui n’est pas moins niais pour autant, de noyer le poisson et les responsabilités avec ? Encore des éléphants roses dans l’espace aérien libanais et dans les boites crâniennes d’une partie de nos compatriotes du 8 Mars. Pire encore, par ses entourloupes politiciennes, Nabih Berri, nous rappelle qu’il est un leader chiite, qui n’hésite pas à mouiller sa veste pour défendre à la fois le Hezbollah, et écarter les soupçons qui pèsent sur la milice chiite dans l’assassinat du premier ministrable sunnite, Mohammad Chatah, ainsi que les Eid, et écarter les soupçons qui pèsent sur ces leaders libanais alaouites dans les attentats contre deux mosquées sunnites de Tripoli. C’est très grave ! Mais le plus grave réside dans le fait que ce leader chiite, qui veut toujours s’afficher comme un homme sage de la vieille école, conscient de son rôle fédérateur à la tête de l’Assemblée nationale libanaise, champion de la cohabitation islamo-chrétienne, guetteur de toute discorde entre les sunnites et les chiites (ntébho lal fétné, il n’a que ce mot à la bouche !), sous-entend en douce à travers ces déclarations réfléchies, que tous les actes terroristes commis au Liban, même ceux qui ont visé des sunnites, sont les œuvres d’une seule main : sunnite ! Plus lamentable, on crève.

7. Et puisque cette saloperie de « main » terroriste a manifestement réussi à vous unir, hauts représentants de l’Etat libanais, et se trouve parfaitement identifiée, eh bien, vous attendez quoi au juste pour la couper selon les us et coutumes verbaux des leaders du Hezbollah ? Pour le mode d’emploi, demandez conseil à Mohammad Raad, député-expert en la matière, à moins que son sabre ne coupe que les mains 14-martiennes ? Et au lieu de réfléchir concrètement sur les moyens d’empêcher les criminels de saboter ce pays (et dans la foulée, d’arrêter les cinq membres du Hezbollah, qui doivent être jugés dans moins de deux semaines par le TSL, même par contumace), les hauts responsables de l’Etat libanais étaient tous d’accord sur l’absolue nécessité de... faite-vous une bonne théière, installez-vous confortablement dans le canapé, régalez-vous avec une galette des Rois à la frangipane, bien chaude svp, et lisez : « maintenir le dialogue entre tous les partis, privilégier le langage de la raison et de la sagesse, rejeter le langage de l’élimination et de l’exclusion, dépasser les calculs politiciens, prendre conscience du danger qui nous guette, élever le niveau de vigilance, se montrer solidaires, rester unis, faire face à la déstabilisation du pays, nous mettre d’accord, résister à la tourmente, travailler honnêtement malgré les différends politiques et renforcer l’union nationale »! Je vous jure que je n’ai rien inventé, je n’ai fait que rassembler les déclarations des uns et des autres. No comment.

8. Enfin, si ! Concrètement, comme tous les Libanais éprouvés par cette double peine, l’attentat contre Mohammad Chatah et l’explosion de la banlieue sud de Beyrouth, je m’attendais des hauts responsables de l’Etat libanais d’œuvrer concrètement pour éviter que de telles tragédies ne se reproduisent à l'avenir par le déploiement de l’armée libanaise à la frontière avec la Syrie ; le déploiement des Forces de sécurité intérieure dans les rues de Beyrouth et les grandes villes libanaises ainsi que sur les grands axes routiers du pays ; la nomination immédiate d’un chef des FSI (poste vacant depuis le veto posé par Hassan Nasrallah et Michel Aoun sur la prorogation du mandat d’Achraf Rifi) ; le renforcement des renseignements des FSI (depuis l’assassinat de leur chef Wissam el-Hassan le 19 octobre 2012, on fait tout le contraire, comme par hasard !) ; la formation d’une vraie cellule anti-terroriste qui regroupe les renseignements de l’armée et des FSI ; l’intensification de la collaboration avec les services de renseignements étrangers ; la remise systématique des données de télécommunication et sans tergiversation par le ministère des Télécoms aux renseignements des FSI ; la poursuite judiciaire des terroristes, comme Michel Samaha (pris en flagrant délit avec des dizaines de bombes prêtes à exploser, fournies par le régime de Bachar el-Assad) et les Eid (impliqués au moins dans la fuite des auteurs des attentats de Tripoli en Syrie) ; la capture des cinq membres du Hezb accusés de l’assassinat de Rafic Hariri ; j’en passe et des meilleures. On verra bien la suite.

9. Aussitôt après le drame de jeudi, la chaine de télévision du Hezbollah a prétendu que l’explosion résulterait d’un attentat-suicide, l’auteur serait un jeune de 19 ans originaire de la région sunnite d’Akkar (identifié grâce à une fiche d’état civil trouvée sur le lieu du crime) et la voiture piégée aurait changé de main à de multiples reprises, passant par Ersal bien entendu (une ville sunnite située à l'Est du Liban). Du côté de la famille, on apprend que le jeune homme était porté disparu par le père, depuis le 28 décembre. La famille affirme aussi qu’il aurait été kidnappé sur un barrage du Hezb dans la Bekaa. A ce stade de l’enquête, il est évidement difficile d’aller plus loin. Malgré la tragédie, les allégations d’al-Manar n’ont pas manqué de faire sourire beaucoup de monde. Elles cachent un mystère digne d’un épisode de la série X-Files. Pour ceux qui ne le savent pas, la fiche libanaise d'état civil, ekhraj el2eid el-lebnéné, se présente sous forme de papier, donc particulièrement inflammable, sa taille se situe entre les formats A4 et A5, les informations personnelles et la photo d'identité sont recouvertes d'un film plastique adhésif, donc particulièrement sensible à la chaleur. Eh bien, figurez-vous que personne ne sait encore par quel phénomène paranormal, ce bout de papier n’a pas brûlé complètement, comme par hasard il n’a brûlé qu’aux bords laissant toutes les informations personnelles et la photo d'identité bien visibles, et le film plastique n'a pas fondu avec l'intense chaleur dégagée par l'incendie, alors que la voiture entière fut carbonisée comme le montrent les images terrifiantes de la tragédie ! On ne comprend pas non plus comment un homme, en 2e année universitaire qui préparait la poursuite de ses études en France mais qui avait l’intention de se faire sauter avant, a tenu absolument à être en règle et avoir une pièce d’identité sur lui, mais s’est montré négligeant, en conduisant une voiture piégée, recherchée par les services de sécurité (d'après le ministre de l'Intérieur), sans avoir un permis de conduire en bonne et due forme et ne sachant même pas conduire selon sa famille, et l'a fait exploser sans s'arrêter, en roulant dans une artère de la ville, comme l'a montré une vidéo de surveillance diffusée par la chaine al-Manar ?

10. Fox Mulder*, Dana Scully*, Marwan Charbel** et Wafik Safa*** enquêtent. Je vous tiendrai au courant. 

* Fox Mulder et Dana Scully, sont des personnages de la série américaine X-Files (Aux frontières du réel). Ce sont des agents du FBI qui enquêtent sur des affaires non classées, liées à des phénomènes surnaturels.

** Marwan Charbel est le sympathique ministre libanais de l'Intérieur. Je n'en dirai pas plus. Bon, disons que c'est une grande source d'inspiration pour les parodistes libanais.

*** Wafik Safa est un haut personnage de l’appareil sécuritaire du Hezbollah. Il a 53 ans. Officiellement, on le connait sous le titre du « responsable de l’unité de liaison et de coordination » avec certains services sécuritaires libanais. En pratique, c'est un fantôme. Le réseau illégal de télécommunication du Hezbollah au Liban, c'est lui. La liaison entre la République islamique d’Iran et la milice chiite, l'invasion de Beyrouth et du Mont-Liban le 7 mai 2008 et les échanges de prisonniers avec Israël, c'est lui aussi. D'après Walid Joumblatt himself, version 2005.3.14, Wafik Safa « contrôle l'aéroport de Beyrouth ainsi que d'autres sites libanais, et fixe l'étendue des interventions de l'armée libanaise et des Forces de sécurité intérieure (au Liban) ». Selon le Wall Street Journal son nom figure dans le volumineux dossier du Tribunal Spécial pour le Liban. Le fantôme est donc sans l'ombre d'un doute un des plus à même de renseigner les Libanais sur les phénomènes politico-sécuritaires paranormaux qu'on observe au pays du Cèdre depuis la fin de la guerre civile libanaise: les X-Files du Liban ! 


POST-SCRIPTUM (6 janvier 2014)

Les médias du 8 Mars, NewTV en tête, se sont dépêchés de trouver des experts qui soient en mesure de justifier l’injustifiable, comme à l’accoutumée. Mission accomplie sauf que les experts ont raté leur objectif.

Comme bon citoyen de ce pays, ils devraient savoir que la fiche d’état civil du kamikaze, est un vulgaire bout de papier avec deux petits adhésifs fins au recto seulement, qui ne couvrent pas la totalité du papier, il n’y a rien au verso (c’est du papier nu). Alors que la carte de la voiture de Mohamamd Chatah, retrouvée aussi sur le lieu du crime, est un papier épais CARTONNE et recouvert entièrement avec un plastic épais, recto et verso ! La comparaison de NewTV entre les deux documents est non seulement malhonnête mais aussi à côté de la plaque. C’est une grotesque tentative de confondre les deux histoires, pour empêcher les esprits de bon sens, de douter de cette ridicule mise en scène autour du ekhraj elqaïd.

Quelle mascarade ! Donc, si on suit le raisonnement des deux fada7él d’al jadeed, voici le parcours mystérieux de la fiche magique d'état civil, qui n'est pas sans rappeler celui de la balle magique qui a tué John Fitzgerald Kennedy et blessé le gouverneur Connally, le 22 novembre 1963:
- à l'explosion, la fiche d'état civil parvient à s’échapper du porte-feuille de la poche arrière du jean du kamikaze (où elle devait se trouver a priori);
- elle se donne le temps de se déplier ;
- alors que ce papier ne pèse que quelques grammes, il trouve le moyen de sortir par la petite fenêtre d’un véhicule cabossé, en feu, en braise et qui a fini carbonisé ;
- intact svp, alors que le kamikaze est en mille morceaux à cause de la pression et du souffle de l’explosion ; un test réalisé même par un amateur libanais fait douter un peu de cette hypothèse ;
- se balade en l’air et pique un sprint de 40 m, alors qu’il ne pèse que quelques grammes ; selon le fad7al expert en explosif, ce sont les restes humains qui se sont collés à ce papier léger, qui l’ont propulsé en lui permettant d’atteindre cette portée record ; le problème c’est que notre papier magique arrive à destination, tout propre et nickel chrome, d’une blancheur éclatante (regardez la fiche d’état civil dans les mains des enquêteurs à 0:16 et 3:54!), alors, qu’il vient de sortir d'un véhicule en feu et est projeté par les restes humains du kamikaze, à en croire l’expert ; à l’arrivée 40 m plus loin, aucune tache de quoique ce soit, ni de sang ni de noirceur (à comparer avec la carte de la voiture de Mohamamd Chatah), on dirait qu’il sort de l’Etat civil de Halba, le chef-lieu du Akkar !
C’est d’une logique à faire pâlir les réalisateurs de Hollywood !

Ah tenez, avant que je n’oublie, beaucoup se souviennent encore des déclarations de l’expert en explosif, Chadé Maalouf. Ses déclarations étaient reprises partout dans la presse au lendemain de l’attentat du 14 février 2005. Il était persuadé que la charge explosive qui a tué l’ancien PM, Rafic Hariri, était enterrée dans la chaussée ! Ça aurait pu marcher sans une enquête internationale qui a révélé l’existence d’une putain de camionnette Mitsubishi ! Et au passage, il faudra prévenir l’expert en papier, Walid el-Alti, que le film plastique que les services administratifs collent sur la fiche d’état civil ne sert pas à « la protéger du feu »,  comme il s’est ridiculisé à le dire, mais à protéger les papiers de l’Etat de la falsification !