mardi 23 octobre 2012

Dix réflexions après les obsèques du général Wissam el-Hassan (Art.81)



1. Alors que le 8 Mars était en black-out le jour de l’assassinat du chef des services de renseignements des Forces de sécurité intérieure (FSI) le 19 octobre, on a cru pendant un laps de temps que c’était par la décence des circonstances. Hélas, on a vite déchanté. Pour Al-Manar la chaine du Hezbollah, « les forces du 14 Mars ont exploité jusqu’au dernier souffle les funérailles du chef des services de renseignements des FSI... Le défunt était encore en train d’être inhumé à la mosquée Mohammad al-Amine, au moment où les partisans du Futur, des Forces libanaises de Samir Geagea et de certains groupes salafistes ont reçu l’ordre de prendre d’assaut le Sérail. » Même son de cloche du côté de Michel Aoun qui a dénoncé « une exploitation du martyr du général el-Hassan à des fins politiques ». Il l’a même considéré comme « le martyr de tout le Liban », feignant d’oublier qu’il n’y pas si longtemps déjà il avait prévenu le chef des renseignements : « on ne touche pas à la haute tension en restant en vie... qui touche à la haute tension risque d’être carbonisé ». Pas de bol, internet a une mémoire ! Personne n’est dupe des manœuvres 8 marsiennes. Il est clair qu’Aoun et le Hezbollah auraient préféré que les forces du 14 Mars enterrent un des leurs en catimini, sans doute pour éviter au peuple libanais de prendre conscience de quatre éléments inquiétants qui ressortent de cet acte criminel : la reprise des assassinats politiques des personnalités du 14 Mars la veille des élections législatives, la remise en question de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth, le contrôle des télécommunications au Liban et la certitude de la participation d’éléments libanais à cet assassinat.

2. Les médias du 8 Mars, du Hezbollah et de Michel Aoun, se sont offusqués par ailleurs, des routes coupées le weekend funeste, de l’apparition durant la journée des obsèques de drapeaux syrien et islamiste, de l’attaque des barrages qui protègent le Sérail et des accrochages armés à Beyrouth et à Tripoli. As-Safir annonce d'ores et déjà un « suicide politique pour l’opposition ». Al-Akhbar a le culot de parler de « coup d’Etat raté » ! Et bien, disons qu'il est parfois très difficile de camoufler la mauvaise foi ! Celle-ci a quelque chose d’extraordinaire c’est qu’elle ne résiste jamais longtemps à l’examen des faits. Certes, nous devons dénoncer le mélange des genres (la pagaille des drapeaux partisans et les drapeaux intrus... il y avait même un drapeau brésilien !) et les violations de la loi (les routes coupées, l’attaque du Sérail, les accrochages armés...). Toutefois, il ne peut échapper aux saintes nitouches du 8 Mars que les incidents cités sont des éléments secondaires (noyés dans la douleur et la rage d’une grande partie des libanais à l’assassinat d’un patriote et dans la masse pacifique des drapeaux du Liban et des partis politiques libanais), spontanés (non prévus par le 14 Mars), contrôlés (malgré tout, puisque tout rentre dans l’ordre progressivement) et limités (ils ne concernent qu'une centaine de personne selon le 8 Mars lui-même!). Dans toute manifestation, surtout après un assassinat, même dans les pays démocratiques occidentaux, il y a des débordements. Ils ne sont que des DETAILS de l’histoire qui s’écrit. Le seul élément particulièrement grave, quel que soit son importance, reste l’accrochage armé, qui nous rappelle une fois de plus la nécessité de dissoudre et de désarmer toutes les milices et groupes armés au Liban (Hezbollah, salafistes, palestiniens...).

3. Tout cela n’aurait pas été grave si cette mauvaise foi ne s’est pas fixée un but particulièrement méprisable par sa bassesse : celui de faire diversion alors qu’il y a mort d’homme ! Les détails, aussi répréhensibles qu'ils soient, ne doivent jamais faire oublier l'ESSENTIEL. Le 21 octobre des milliers de libanais sont venus place des Martyrs, essentiellement pour rendre un dernier hommage lors de funérailles nationales à un haut fonctionnaire de l'Etat libanais, le général Wissam el-Hassan, assassiné de la manière la plus lâche et la plus odieuse, avec préméditation et dans des conditions abominables, parce qu'il est proche du 14 Mars et du Courant du Futur, et parce qu'il enquête sur des dossiers sensibles impliquant le Hezbollah et la Syrie ! Tout le reste n’est qu’un bordel de foutaises.

4. Le seul point de ce « détail » qui mérite un commentaire c’est sans doute l’appel du journaliste Nadim Koteich : « Falyaskot  Nagib Mikati... Ya chabeb wo ya sabaya, yalla yalla 3al saraya... Sayaskot Nagib Mikati el yaom... 3al saraya ». On ne peut qu'être contre toute forme de violence, quelle que soit sa nature, son expression et ses motivations. De l’ignoble humour sur May Chidiac à l’assassinat odieux de Wissam el-Hassan. La violence est d’autant plus condamnable qu’elle transgresse la loi ! Oui, Nadim Koteich a été "impulsif" et s'est laissé emporter par son émotion. Oui, ses propos peuvent être considérés "irréfléchis" et prêtent à confusion. Il n’empêche que la gravité de ses propos est proportionnelle à la gravité de la situation ! Pour la énième fois depuis novembre 2004, une personnalité du 14 Mars est visée à cause de son appartenance politique. Il faut peut-être s’en souvenir de temps à autre. Devant l’abjection de certaines propagandes du 8 Mars, c’est à se demander si ce camp en a cure !

5. Cheikh Mohammad Rachid Kabbani, le mufti de la République, a entièrement raison, comme naguère le patriarche Mar Nasrallah Boutros Sfeir (à propos de la volonté du 14 Mars d’expulser par la force Emile Lahoud du palais de Baabda entre 2005 et 2008), les institutions libanaises représentées par les hommes politiques ne doivent pas tombées sous la vindicte populaire ! Pas parce que ces derniers ne le méritent pas, mais tout simplement par respect de la Constitution libanais et parce que les clivages communautaire et clanique au Liban ne le permettront pas. Une crise ado-anarchiste n’est dans l’intérêt de personne. La seule fois où cela a eu lieu, en 1958, des « émeutes musulmanes » ont voulu destituer le président chrétien de la République, Camille Chamoun, une crise de pouvoir sans précédent a conduit à des ingérences étrangères (syrienne, égyptienne et américaine) et s’est soldée par une brève guerre civile.

6. L’occupation pacifique de la place des Martyrs aujourd’hui par le 14 Mars a peu de chance de conduire à la chute du gouvernement Mikati. Alors que la Syrie est enlisée dans une longue tragédie sans fin, tout mouvement contre la « légalité libanaise » n’a aucune chance d’obtenir le moindre soutien des pays arabes et occidentaux. D’ailleurs les principaux concernés n’ont pas tardé à le faire savoir.

7. Vouloir refaire des remakes du « 28 février 2005 » (où la pression politique a abouti à la démission du gouvernement Omar Karamé qui s’est rétracté définitivement le 13 avril 2005 pour céder la place, justement, à Nagib Mikati) et du « 14 mars 2005 » (où la pression populaire a conduit au retrait des troupes syriennes du Liban le 26 avril 2005) sera très difficile car tous les paramètres, absolument tous, sont différents. De la personnalité de Rafic Hariri (le plus grand leader libanais sunnite de l’histoire du Liban), à la détermination des communautés sunnite, chrétienne et druze et à la prédisposition favorable de la communauté internationale... sans oublier un élément capital, l’armée syrienne était une force d’occupation étrangère rejetée par la majorité des communautés libanaises (mise à part la communauté chiite) alors que le Hezbollah est une milice libanaise qui bénéficie du soutien massif de la communauté chiite libanaise, de la communauté druze de Walid Joumblatt et d’une partie de la communauté chrétienne de Michel Aoun.

8. Il n’est pas inutile de rappeler que le Hezbollah, avec la participation du Courant patriotique libre, a mis tout son poids pour faire tomber le gouvernement Siniora, entre 2005 et 2008, en vain. La milice chiite est allée jusqu’à installer un campement dans le centre-ville de Beyrouth et des centaines de tentes ont été dressées aux pieds du Sérail, pendant 18 mois (déc. 2006 - mai 2008), sans y parvenir. En parallèle, Nabih Berri a même fermé le Parlement libanais durant cette longue période. Mais rien, absolument rien, n’a eu raison du gouvernement Siniora à l’exception des armes miliciennes du Hezbollah qui ont fait régner la terreur à Beyrouth et dans le Mont-Liban durant le fameux « jour glorieux des jours la Résistance au Liban » (propos de Hassan Nasrallah lors du 1e anniversaire du 7 mai 2008). Comment le 14 Mars peut-il espérer réussir là où le 8 Mars a échoué à faire tomber un gouvernement pacifiquement malgré tous les moyens déployés ?

9. La pression du 14 Mars pour faire tomber le gouvernement Mikati arrive tardivement et n’a aucune chance d’aboutir sauf si le 14 Mars s’attaque à la source du problème ! Et la source du problème du gouvernement Mikati, c’est justement Walid Joumblatt. Seul le Bek a permis au Hezbollah de réussir son coup d’Etat le 12 janvier 2011 (par opportunisme, les armes n’y étaient pour rien) et seul le Bek permet au gouvernement Mikati de rester au pouvoir jusqu’aux prochaines élections législatives. Si le 14 Mars souhaite vraiment faire tomber le gouvernement Mikati, il doit sommer Walid Joumblatt à choisir son camp et à couper les ponts avec le Hezbollah !

10. Se lancer dans une procédure hasardeuse pour la démission d’un gouvernement à 7 mois d’une échéance électorale n’a aucun sens dans une démocratie, même mafieuse. C’est une perte d’énergie. Seules les prochaines élections législatives permettront de changer de majorité et de gouvernement. Dans ce but le 14 Mars est acculé à travailler dans deux directions : obtenir la loi électorale la plus représentative possible des libanais, notamment des communautés chrétiennes, qui de par leur division, 14 Mars (Forces libanaises, Kataeb, Ahrar...) et 8 Mars (Courant patriotique libre / Michel Aoun), décideront de la majorité parlementaire aux prochaines élections législatives (printemps 2013), et élaborer un programme électoral commun ambitieux, loin des slogans creux, avec des engagements concrets et réalistes. C’est la seule planche de salut.


Réf.

Pourquoi Wissam el-Hassan a été tué moins de 24h après son arrivée à l’aéroport de Beyrouth ? (Art.80) par Bakhos Baalbaki